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Aujourd’hui, c’est jour de première. Au fond de
la maison de métal, mon gilet gît contre le sol. Inerte,
la masse de laine bleue sert de nappe. Deux bouts de cartons font
office d’assiettes et nos doigts servent d’outils. Après
tout n’y a-t-il rien de plus formidable que de manger avec ses
mains? Anna l’a compris. Elle est devant moi et porte plus d’une
fois ses doigts à sa bouche. Le spectacle est unique et il
n’est que pour moi. Vous n’en saurez rien.
Nous ne parlons pas. Le silence se promène autour de nous,
s’arrête et nous serre fort dans ses bras. Il nous réconforte.
Je suis à quelques centimètres d’Anna et pourtant…
Je suis beaucoup trop loin déjà. J’inspire profondément,
à plusieurs reprises, savourant la complexité des parfums
que l’air ambiant dégage. Dehors, le vent bourrasque,
la mer s’excite et j’entends les autres qui se battent
ardemment contre les bizbiteuses qui dévorent l’île.
La nuit s’installe. Tranquillement. Dans quelques minutes les
autres profiteront d’un moment de répit, car les abeilles,
une fois la nuit tombée, allez savoir pourquoi, disparaissent
soudainement. Mais où vont-elles ?
Sur cette île il n’y a plus rien. Que du sable et un conteneur
à déchet qui nous sert de maison. Plus tôt que
prévu, les autres reviennent, épuisés
de leur guerre.
La fête s’engage. Elle est énergique, chaude, les
bouteilles se vident pendant que les recrues alignées sur la
table se font à tour de rôle sauter
le bouchon. Les verres se cognent de plaisir, les désirs sortent
de leur cachette abusant de l’ivresse, mais un tapis de tristesse
recouvre le sol.
Le plancher change de peau en se pelant de sa peinture verte sous
la folie des pieds qui dansent. La nourriture est fameuse…
Fatigué par l’alcool je sors à l’extérieur.
L’air est frais. J’enfile alors le fameux gilet bleu qui
reprend vie. Je constate que l’île n’existe presque
plus. Bientôt nous serons à la mer. Le drame m’affecte
peu, pour ne pas dire pas du tout. D’abord parce que je suis
gris et surtout parce que je fantasme à l’idée
qu’Anna sorte me rejoindre. Mais elle ne viendra pas. Je m’admets
alors qu’il serait préférable de rentrer dormir
ou boire encore. Je tourne le pas quand soudain, quelque chose remonte
à la surface de l’eau.
© Pascal
Lafond
Photo : Eve Desrosiers
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Cie KMK
/ IDYLLE - Les Escales Improbables.
Montréal / septembre 2007
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