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Troisième cadre

La Bossue 3
Antédilluvienne.

Je suis La Bossue, m’avez-vous vue ?
Je traîne ma bosse au coin des rues, m’avez-vous vue ?

Ma mère était une baleine et mon père un marin perdu (perdu dans ses pensées, faut croire, qu’est-ce que j’en sais !)
Ils m’ont conçue au sein des flots tumultueux qui recouvraient la terre dans les temps du déluge. Ils m’ont conçue dans un ballet inconcevable. Je suis le fruit de l’amour sans mesure d’un marin et d’une baleine, dans lequel ils se sont engloutis, à corps et à cris.

Longtemps j’ai nagé, libre et belle. Seule. Longtemps.

J’ai nagé au dessus des cheveux de la plaine, dans l’immensité océane de la Brie (ça ne s’appelait pas comme ça, bien entendu). Au dessus de Meaux, de Melun, de Paris qui n’étaient que des déserts obscurs tout au fond des gouffres marins. J’ai survolé Reims et Nangis. Je ne pensais à rien. Je nageais. L’eau était mon élément, et j’étais seule au monde.
Et quand la mer s’est retirée, moi je suis restée…

D’abord cachée dans le limon, la boue immonde des organismes en décomposition. Je m’en suis nourrie. J’ai mis longtemps à apprendre à marcher, à me tenir debout, à sortir de la boue.
Quand le limon à son tour s’est enfoncé, s’est transformé en naphte noir, je suis restée à la surface, dans mon nouvel habit qui me collait au corps, mon imperméable bleu pétrole. Autour de moi à l’infini un marécage desséché et désolé. Une soif à pleurer.
La pluie m’a abreuvée, mais elle ne m’a pas lavée. Elle ne m’a pas rendu la mer.
Quand les arbres ont commencé à pousser, je me suis réfugiée dans leur ombre. Cachée au plus profond des forêts, j’ai vu arriver les hommes, les premiers… Puis les autres, puis leur déferlement.
Ils ont construit des huttes et des cabanes. Ils ont abattu des arbres. Ils ont fait des guerres, pavé les rues de leurs ossements. Ils ont bâti un château.
Peu à peu, je me suis approchée d’eux. J’ai glissé dans le silence de leurs rues, toujours inaperçue. J’ai commencé à hanter leurs nuits.

Je suis La Bossue, m’avez-vous vue ?

Texte © Bernard Sultan
Son © Simon Paris

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