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Sixième cadre

La Bossue 11
Glaneuse

Les gens laissent vraiment tomber n’importe quoi sur les trottoirs. Ils s’oublient. Peut-être que les gens sont pressés.
Moi, j’ai tout mon temps, et puis je n’oublie rien. Alors je ramasse. Vos traces…

« Je ramasse,
Suis à la ramasse
Dans toutes les rues où je passe
Je vous suis partout à la trace
Je cueille les débris de vos vies
Vos existences en confettis
Je récupère dans mon panier
Tout ce que vous laissez trainer »


Et puis rentrée chez moi, je recolle les morceaux. Je me raconte des histoires, des aventures minuscules.
Le long de mes flâneries sans but dans les rues de Nangis, vous me remarquez à peine. Je suis une inaperçue. J’ai la teinte de vos murs, la teinte des jours gris. Une silhouette de sable balayée par la mer. Sitôt passée, sitôt effacée. Pourtant, à l’intérieur de ma tête il y a tout l’arc en ciel de mes pensées, comme un tableau de Séraphine, la folle, et ses explosions de fleurs.
Dans mon calepin d’entomologiste, je collectionne les débris insectoïdes, rouillés ou cassés ; dans mes herbiers, je fais sécher les pétales de vos soucis, de vos pensées.
Moi, tous les jours, en douce, quand je pars faire mon tour en ville, j’ai l’impression que je fais la révolution. La mienne. La révolution des petits riens. Je renverse la valeur des choses. Je redonne vie aux damnés de la terre : les objets orphelins des trottoirs : C’est simple, Il suffit de changer sa façon de voir.
Moi aussi, j’étais une orpheline, une cabossée de la vie. Grâce à mes cueillettes quotidiennes, pour moi, chaque jour devient une expédition, un voyage lointain à deux pas de chez moi.
Je suis devenue une artiste d’Art Brut, comme Séraphine, la folle. D’ailleurs je lui ressemble un peu.

Texte © Bernard Sultan
Son © Simon Paris

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