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Quatrième cadre

La Bossue 4.
Forains

Une année, aux temps lointains, des forains qui braconnaient les étourneaux m’ont prise dans leurs filets. Ils ont dû être étonnés. Ils ont eu certainement aussi peur que moi.
Une belle prise. Ils m’ont rajoutée à leur ménagerie qui comprenait deux singes et un perroquet. Ils m’exhibaient par les villages, de la Marne aux Ardennes et jusqu’en Allemagne.

« Venez voir la femme baleine, la Bossue ! La baleine de Nangis ! »

Pour une pièce ils me faisaient danser, et chanter pour quelques sous de plus. Ils me gardaient enfermée dans une carriole aux rideaux tirés, me nourrissaient à travers une fente des volets. Pour mes besoins je pouvais sortir, enchainée, dans le crépuscule des forêts.
Une vieille matriarche, ridée comme un éléphant, menait leur caravane, de campement en campement. C’était une femme dure, mais curieusement quelque chose passait entre nous. J’aimais sa voix rauque entendue à travers la cloison, et elle, elle semblait comprendre les paroles incompréhensibles de mon chant.

Quand la vieille est morte, un matin d’hiver, à Provins, ses filles m’ont vendue (une fortune !) à un bordel.
Ma présence en ville a vite été connue et colportée, sous le manteau. Tous les hommes voulurent me connaitre, les notables et les puceaux, les bacheliers, les soldats…
On chuchotait :
« Venez toucher la femme baleine, et caresser sa bosse, et trouver le plaisir entre ses jambes. Car elle a des jambes ! Ne craignez rien, sa tête hideuse est couverte d’un voile. Elle sent la mer à plein nez, mais sa peau a les reflets de l’eau à la nuit tombée. Un tour entre ses bras est un voyage qu’on n’oublie pas ! »

Texte © Bernard Sultan
Son © Simon Paris

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