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Premier cadre

La Bossue 1
Les arbres demoiselles.

En ces temps-là, des esprits parcouraient les bois, les nymphes nageaient dans les fontaines. Et c’étaient des seigneurs sorciers qui régnaient à Nangis. Têtes de loups, griffes d’ours, assoiffés de guerres ou de maraudes, ils terrorisaient le pays.

Le maitre du château était alors un sorcier fort puissant, et sa femme une magicienne fine et redoutable.
Chaque année, tous les villages, tous les hameaux des alentours devaient envoyer la plus jolie de ses filles servir au château.
C’était la coutume, et personne n’y pouvait redire.
Les plus chanceuses restaient au service de la dame, comme demoiselles de compagnie.
Les autres travaillaient aux cuisines ou dans le reste de la domesticité, et toutes peu ou prou réservées au bon plaisir du maître, et c’était l’antichambre de l’enfer.
A la fin, celles qui avaient échappé à ses caprices cruels étaient laissées en pâture aux soudards, et finissaient filles à soldats. Ensuite, bien souvent, on n’entendait plus parler d’elles.

Cette fois là, nous étions vingt-trois demoiselles envoyées au château. Les plus belles du pays. Et moi, pour mon malheur, j’étais la plus belle de toutes, d’une beauté sans pareille.
Comprenant le danger que je représentais pour elle, la châtelaine voulut me soustraire à la convoitise de son époux. Elle me fit porter un voile, nuit et jour.
Le seigneur enrageait :
« Madame, pourquoi dérobez-vous cette suivante à mes regards ? »
« C’est qu’elle est fort laide, seigneur ? »
« Pourquoi la gardez-vous, alors ? »
« C’est qu’elle me sert bien. Elle est fine et dévouée. »
« Je veux la voir ! »
« Vous ne la verrez point. »
« Alors je la ferai tuer. »
Mais il n’en faisait rien car il redoutait son épouse qui était bien plus experte que lui en sorcellerie.

Sur ces entrefaites, le Diable vint à passer. Il n’était alors qu’un diable débutant, un démon du dernier échelon, et parcourait le pays sous l’apparence d’un colporteur aux basques rouges.
« Savez-vous, Monseigneur, que vit sous votre toit la plus belle femme que la terre ait porté ? »
« Comment cela ? »
« C’est la suivante que votre femme oblige à rester voilée »
Et il la lui montra, sur un coquillage de son invention dont l’écran de nacre faisait apparaître à volonté les êtres dans leur nudité.
Fou de désir devint dans l’instant le sorcier !
« Je la veux ! », rugit-il
« Laissez-moi faire », répondit le Diable. Puis il alla trouver la magicienne (pour laquelle il en pinçait en secret). Et lui proposa un stratagème.

Sur les conseils du Diable, donc, le seigneur organisa une partie de colin-maillard dans le parc devant le château, avec les vingt-trois demoiselles. Mais à sa grande surprise, nous vînmes toutes cachées sous un voile identique.
Pendant toute la partie, le sorcier essaya de deviner qui était la jeune fille qu’il convoitait, mais en vain, tant mes compagnes et moi jouions à lui faire tourner la tête.
Désemparé, le sorcier prononça la formule que le Diable lui avait soufflée :

Vingt-deux demoiselles
En arbres soient changées
La plus belle soit épargnée !
Et que ma femme gise morte
Ou que le diable l’emporte !

Aussitôt mes compagnes furent métamorphosées en arbres. Le sorcier se précipita sur moi, ivre de sa victoire, et d’un geste ôta mon voile…
Il poussa un hurlement de rage : la magicienne m’avait transformée dans cet instant en une hideuse créature bossue !
Voilà pourquoi je traine ma peine et ma plainte, depuis tant et tant d’années, dans l’ombre des grands arbres du parc que sont devenues mes malheureuses compagnes.
La châtelaine ? Le Diable l’a emportée, pour leur plus grand plaisir à tous les deux.

Texte © Bernard Sultan
Son © Simon Paris

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