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Onzième cadre

La Bossue 11.
Gladys et Doris

Moi je vous le dis, j’en ai plein le dos. D’elle. De qui ? De ma petite sœur. Je ne sais pas pourquoi je dis petite, d’ailleurs. On est jumelles. Mais elle, elle n’a jamais grandi, alors que moi, si
Jumelles, ce n’est pas le terme exact. En fait on est siamoises. Si, si, ça existe, pas seulement au cirque. Collées, quoi. Et pour être collante, elle l’est, Gladys. Gladys c’est ma sœur, moi c’est Doris. Gladys et Doris. Ça fait un peu Music-hall, non ? Gladys et Doris, les siamoises de Nangisse (On ne dit pas Nangisse, d’ailleurs, on dit Nangi).

Accrochées par le dos. Et elle, elle vit là depuis bientôt quarante ans, sur mon omoplate droite.
Pourquoi moi j’ai grandi et pas elle ? Qu’est-ce que j’en sais ? Enigme scientifique. Elle dit que c’est moi qui profite. Pourtant elle mange comme quatre. Moi, j’ai jamais faim. Elle me coupe l’appétit. Tout ce qu’elle mange passe dans mon tube digestif à moi. Alors dire que c’est moi qui profite, c’est un peu facile ! Un vampire. Mais au lieu de me sucer le sang, elle me nourrit, c’est différent.
Ma sœur, mon fardeau.
Vous ne savez pas ce que c’est, vous, d’avoir sa sœur dans son dos, sur le dos, du matin au soir. Un cauchemar.
Elle, elle s’en fiche. La vie est belle. C’est pas elle qui travaillerait, ni même qui ferait la vaisselle. Rien. Madame réfléchit. Madame écrit des poésies. Il faut dire que Gladys, c’est une tête ! (Elle me soufflait pour les examens, c’était bien).
Faut bien sortir pourtant, de temps en temps. On ne peut pas vivre toujours cachées. Alors je sors, le moins possible. Je la trimballe sous le manteau, emmaillotée comme un bébé africain. Les gens me plaignent, ou se moquent de moi.
« Regarde, maman, la bossue ! »
« C’est pas une bosse, petite andouille, c’est ma sœur ! », je répond entre mes dents.
Elle, dans mon dos, elle rigole. Elle m’appelle « dromadaire ». « Hue, dromadaire ! »
Chameau, va !

Quand on était ados, au collège, je la cachais sous un sac à dos. Les filles me demandaient pourquoi je le gardais toujours sur moi, mon sac.
« Je fais le tour du monde en auto-stop ! » (C’est elle qui répondait ça à ma place)
« Ah bon ? T’as la bosse des voyages, alors, se marraient les copines. Et en plus t’es ventriloque ? »

On ne peut pas nous séparer. Une de nous deux mourrait. Non, on est cousues à la vie à la mort. Ma sœur, mon fardeau. Mon petit vampire, ma bosse. D’ailleurs, au fond, je la supporte. Quand je travaille, elle me chante des chansons au creux de l’oreille. Elle a une si jolie voix !

Depuis quelques temps, elle me dit qu’elle a des ailes qui lui poussent. « C’est vrai, Gladys, mon ange ? ». Pas des ailes blanches. De grandes ailes noires de chauve souris. « Mais ça ne nous empêchera pas de voler, qu’elles soient noires, pas vrai ? »

Texte © Bernard Sultan
Son © Simon Paris

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