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Neuvième cadre

La Bossue 9.
La recluse - partie 2

…Ainsi, toute mon enfance et ma jeunesse se sont flétries à l’ombre des murs du couvent.
Une sœur cependant m’avait prise sous son aile, m’avait appris à écrire et à lire et fait connaitre les choses de la philosophie (et de l’amour aussi).

Au hasard d’une confidence, j’ai appris le nom de mon père, en même temps que son renom.
De l’Empire triomphant il était une des gloires, et ses succès parvenaient jusques à nos oreilles : « … Deux chevaux tués sous lui… », « … transpercé le flanc des Prussiens… », « … criblé de balles… », « …comblé d’honneurs… »

Et moi, j’étais toujours la plus laide des femmes. Mais pas la plus malheureuse. Les murs de ma prison ne me pesaient plus. Nourrie des Lumières, j’écrivais. J’écrivais sur le malheur des femmes, sur leur condition d’asservies. J’écrivais des pages et des pages, que personne n’a jamais lues.

Les rois sont revenus en France exercer leur droit divin, et tout le pays s’est confit dans une pieuse pénitence. Le Général Marquis, mon père, un bras en moins, est rentré à Nangis jouir de sa retraite.

Et moi, j’ai pris la poudre d’escampette. Pour Paris. On m’a vue sur les barricades, égérie de la liberté. Je suis morte là, fauchée par la mitraille.
Le vieux général, que le bruit du canon avait rendu sourd, est mort à son tour, quelques jours avant le début du Second Empire. Lui qui avait traversé indemne ce siècle de fureur et de sang y avait-il compris grand-chose ?

Mon fantôme bossu est venu à ses obsèques, et depuis, je suis restée ici. J’erre dans les rues et les pierres, ou à l’emplacement du vieux couvent.
J’ai pris possession du château, la nuit. Après tout, j’en suis l’héritière.

Texte © Bernard Sultan
Son © Simon Paris

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