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Huitième cadre

La Bossue 8.
La recluse - première partie

N’allez pas croire ceux qui vous disent que je suis une baleine. Ce sont des contes pour amuser les enfants. Je ne suis pas non plus une mendigote ou une trainée. Non. Je suis un fantôme. Le fantôme d’une pauvre femme que l’infortune et la méchanceté des hommes ont poursuivie toute sa vie.

Je suis la fille du Marquis du Taillis, Général du Bosc, un des vainqueurs de Marengo. Oui, oui, le grand homme de Nangis. Aimable de son prénom. Aimable, oui, et séducteur aussi.
Vous croyez que je vais vous raconter la trop banale et triste histoire de l’enfant illégitime ?
Non, hélas. Je suis bien née. Fille du général et de la Marquise, son épouse. Mais je suis née sans grâces. Malformée.

En ces temps, mon père était en campagnes. Il faisait la guerre pour la gloire du Roi.
Ma mère a caché ma naissance, avec la complicité des domestiques et prétendu que j’étais morte. Oui, on a enterré un petit cercueil vide et sans confession !

Et moi, pendant ce temps, on m’emmurait vivante dans une tombe encore plus noire : on m’a confiée aux sœurs du couvent pour le restant de mes jours.
Mon père, qui aurait voulu un garçon, s’est vite consolé, et puis il est reparti à Valmy, combattre pour la Nation et la liberté. Mort aux tyrans !

Recluse, moi, la petite bossue ignorante de ma naissance, j’ai passé mon enfance occupée aux tâches domestiques réservées aux gens sans destin. J’ai vidé les seaux d’aisance et balayé la cour, foulé la lessive de mes pieds nus.

Je ne me plaignais point. De quoi me serais-je plainte, moi qui ne savais rien. (Je ne savais rien non plus des évènements du monde. En ces temps de révolution et de Terreur, le cloître tout entier s’était muré dans le silence et dans la crainte)…

Texte © Bernard Sultan
Son © Simon Paris

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