Accueil > Points de Fuite > Nangis > Douzième cadre
XMasquer le texte

Douzième cadre

La Bossue 12.
Une modeste modiste

Tout le monde me connait, ici.
Je tiens la boutique de chapeaux au coin de la rue Aristide Briand et de la rue Pasteur. Chapeaux et articles de mode, créations originales, modèles spéciaux pour les mariages. Une maison très honorable. Et très ancienne. Elle a été fondée en 1957 par ma grand-mère maternelle, Ginette. Ginette Truck. Et tenue depuis de mère en fille.
J’ai mon appartement au dessus, où je vis seule. Mais ce que les gens ne savent pas, c’est que depuis l’arrière boutique, où j’ai mon atelier, une courette communique avec le 32 de la rue Victor Hugo, où je tiens un autre commerce : Carnaval et cotillons, articles de fête. Maison fondée en 1954 par mon autre grand-mère, Odette Couturier, veuve de guerre, qui avec sa petite pension avait ouvert ce commerce pour subvenir aux besoins de son petit Lucien (mon père).
Le petit Lucien et la petite Jacqueline (ma mère) ont grandi ensemble, se sont mariés, et je suis née, moi, Jeanne Couturier, enfant unique.
Toute ma vie s’est passée entre les deux boutiques, entre les articles de fête et les chapeaux de fantaisie.
Quand mes grand-mères ont cessé leur activité, pour partir faire le tour du monde, j’ai aidé ma mère à tenir les deux maisons, et maintenant je me retrouve seule. Ça ne fait pas tant de travail. Tout est affaire d’organisation. J’ai aménagé les horaires, et le reste du temps, quand quelqu’un entre d’un côté ou de l’autre, j’entends le timbre de la porte, je mets ou j’enlève ma perruque et j’accours.
Ma perruque, oui. Oui, je me déguise.
Pourquoi je fais ça ? Je ne sais pas. Ça me plait. J’aime me transformer. J’ai une double personnalité.
Oh non, pas double, mais triple : Le soir, quand j’ai plié boutique, je deviens La Bossue. C’est moi qui ai inventé le personnage.
Je promène par les rues de Nangis ma silhouette déformée et inquiétante. Tout le monde en ville m’a aperçue plus d’une fois, mais très peu osent m’aborder. Même les policiers municipaux m’évitent : J’impressionne !
Pourquoi je fais ça ? Je ne sais pas. Ça me plait. J’aime me transformer.
« Si tu ne vas pas à Jeanne Couturier, Jeanne Couturier viendra-t-à toi ! »
Pourquoi je fais ça ? Pour me venger. De quoi ?
De la monotonie des heures, de la mélancolie des jours, de l’ennui de la nuit.
Je me déguise !! Je glisse des mots dans les boites aux lettres, je colle des affichettes mal élevées, je fais des graffitis, je laisse des traces de mon passage, je brouille les pistes. J’essaie de réveiller la ville endormie par les petits cailloux que je sème sur mes chemins de fantaisie.
Le jour où l’on m’attrapera, si l’on m’attrape, je ferai exploser ma bosse : elle est remplie de confettis !
Et j’exploserai de rire.
J’imagine déjà les journaux : « LA MODESTE MODISTE MENAIT UNE DOUBLE VIE ! »

Texte © Bernard Sultan
Son © Simon Paris

TAfficher le texte