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Cinquième cadre

La Bossue 5
L’envers.

Ça grouille là-dessous.
Il y a une ville sous la ville. Un monde souterrain. Peu de gens connaissent son existence. Rien n’affleure à la surface.
Pourtant des gens vivent là, en bas, insoupçonnés. Des gens comme vous et moi, ou presque.
Depuis les caves du château tout un réseau de galeries sans fin, de corridors, de labyrinthes, creusés dans la roche calcaire et tendre rejoint notre Nangis à nous, que nous appelons affectueusement, et fièrement, L’Envers.
Les habitants de L’Envers sont arrivés il y a bien longtemps. La plupart fuyaient la guerre ou la persécution. Comme les chrétiens des catacombes, ils ont trouvé asile tout près de l’Empire des morts, auprès des premiers hôtes des lieux : araignées aux yeux démesurés ou rats aveugles, créatures bien inoffensives.
Par vagues successives ils ont peuplé les souterrains, chaque grand malheur sur terre amenant ici son lot de réfugiés.
Toute une ville peu à peu s’est construite, en creux, en grands espaces caverneux, quelquefois gigantesques comme des cathédrales.
Ici coule une rivière souterraine. Nous aimons nous baigner dans son eau pure et peu profonde. Les gens de la surface soupçonnent son existence. Certains racontent qu’on peut l’entendre couler, la nuit quand tout est silencieux, en s’approchant de certains vieux puits.
Un faible halo émane de la rivière, une phosphorescence lunaire, qui suffit à nos yeux habitués à l’ombre.
Sur les deux rives de la rivière notre ville s’étend en larges terrasses inclinées, parsemées de piliers et de colonnades ornées, où nous aimons nous promener.
Nous sommes un peuple doux et économe de mots et de gestes. Notre peau est devenue très pâle et presque diaphane.
Nos besoins sont modestes. Nous nous nourrissons essentiellement de confiseries. Sous la raffinerie Lessaffre, le sucre suinte en centaines de stalactites blanches et dorées, ou en gisement de douce mélasse où nous allons puiser. Un peu plus loin, là où la roche est gorgée de pétrole, nous en prélevons un peu, très peu, pour alimenter nos lampes.
Ce qui occupe nos nuits et nos jours (pour nous pas de différence), c’est la musique.
Nous y consacrons toutes nos heures délicieuses, unis dans une harmonie ineffable. Nous jouons tous de tous les instruments, dont beaucoup sont de notre invention : harpes de sucre filé, galets sonnants, trompes de racines de buis.
Et nous chantons. Ici, dans l’air raréfié, notre voix s’est développée en milliers de petits filets délicats. Comment vous expliquer ? Notre voix a la beauté architecturale et la fragilité des toiles d’araignées.

Certains d’entre nous remontent à la surface, périodiquement, le long des échelles des vieux puits, car nous entretenons des relations amicales avec quelques habitants de Nangis. Ce sont des passeurs. Je suis une de celles-ci. Peut-être avez- vous déjà aperçu ma silhouette reconnaissable. Moi je vis dans les deux mondes. J’habite une petite mansarde tout près du château, mais je passe le plus clair (ou plutôt le plus sombre !) de mon temps en bas, dans la musique.
De temps en temps, à L’Envers, il y a un nouvel arrivant, tombé accidentellement dans un puits, ou égaré dans les labyrinthes, ou simplement perdu dans ses rêveries. Les gens de la surface le pleurent un moment, et puis l’oublient. Mais nous nous l’accueillons à bras ouverts, le couvrons de caresses amicales et agrandissons une caverne pour lui aménager un logement pour sa nouvelle vie.

Texte © Bernard Sultan
Son @ Simon Paris

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