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Vendredi 6 juillet 2007

Jour 14

Le sac (14)

Le lunetteux ne sembla pas toucher par les remarques désobligeantes de son copain le petit gros à propos de son histoire de requin. Il préférait maintenant s’amuser à faire le tour d’un arbre dont les racines baignaient dans la Loire. Le petit gros, lui, jouait avec le parapluie. Il l’ouvrit et le posa sur l’eau.

— C’est le bateau des canards, dit-il, pour quand ils voyagent tout autour de la terre. Son esprit est très ouvert quand il pleut, il se referme quand il fait beau.
— T’as qu’à monter dessus, comme ça tu couleras, lui dit le lunetteux en riant, satisfait de pouvoir se venger.
— T’as pas intérêt à répéter ça, rétorqua le petit gros qui se mit à le poursuivre en courant.

Quelques minutes plus tard, essoufflés et rieurs, ils revinrent à mes côtés.

— On va chercher ton sac maintenant ? proposa le lunetteux.

Nous nous levâmes. C’est à ce moment-là qu’une femme cria : « Jonathan ! Jonathan ! »
Elle avait l’air catastrophé, paniqué. Agée d’une trentaine d’années, elle portait des cheveux courts, noirs comme la femme qui avait jeté le sac dans le fleuve quelques jours auparavant. Arrivée au niveau de l’enfant qui portait des lunettes, elle se retint de le gifler. Très en colère, elle lui dit :

— Je te cherche depuis une heure. Tu n’as pas le droit d’aller ici. Ce fleuve est dangereux. Je te l’ai répété mille fois. Je ne veux pas que tu viennes ici. Jamais. Tu m’entends ?

Sa colère se transforma en stupeur quand elle vit le sac, le parapluie, le ballon et la chaussure.

« Où t’as trouvé ça ? » s’écria t-elle. Jonathan resta muet. Elle s’assit par terre, devint blême, dit à l’enfant de rentrer à la maison sans crier cette fois, d’une voix atone. Les deux amis s’en allèrent têtes baissées.

— Ils ne faisaient rien de mal, dis-je à la jeune femme. Ils jouaient.

Elle ne me répondit pas, elle semblait sous le choc devant le parapluie, le ballon dégonflé et la chaussure qui étaient à ses pieds.

— Ça ne va pas ? Vous voulez que je vous offre un verre au café au dessus ?

Elle acquiesça, se leva, ramassa le parapluie, la chaussure, le ballon avec solennité et les rangea dans le sac. Ces objets devenaient précieux, sacrés dans ses mains.

— Excusez-moi, dit-elle.

© Olivier Charneux

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