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Samedi 7 juillet 2007

Jour 15

Le sac (15)

Nous nous installâmes en terrasse. La jeune femme aux cheveux noirs posa le sac encore mouillé sur ses genoux. Ses bras l’entouraient comme pour le protéger. Elle commanda un alcool blanc, moi un café. Elle s’excusa encore, resta les yeux dans le vague.

C’est idiot, dit-elle. Vous ne pouvez pas comprendre.

Je ne comprenais rien en effet mais j’étais là, auprès d’elle, prêt à l’entendre. Je ne voulais pas l’obliger à m’expliquer ce choc qu’elle avait eu en voyant le sac, le parapluie, la chaussure et le ballon. J’attendais qu’elle aborde le sujet elle-même. Soudain, elle parla :

« Ce parapluie appartenait à ma mère, commença-t-elle. Mon frère lui avait emprunté pour se rendre au stade sur l’Ile Aucard. C’était un jour d’été comme aujourd’hui avec toutes les saisons en une journée. C’était il y a quinze ans. Il pleuvait à torrent quand il est parti de la maison. Il m’a dit : « A plus tard sœurette. Je prends le parapluie de maman. Je vais m’entraîner » Je trouvai bizarre qu’il veuille s’entraîner avec un temps pareil mais William avait la bougeotte et le basket était sa grande passion. Le soir, on l’a attendu pour le dîner. On s’est inquiété avec maman. Ce n’était pas dans les habitudes de William de manquer un repas. On est allé voir
toutes les deux sur le terrain de sport. On a retrouvé le parapluie mais pas William. Pendant trois jours, des équipes de plongeurs ont fouillé le fleuve. Il était exceptionnellement haut pour la saison, comme cette année. Ils ont retrouvé son ballon et une de ses chaussures, jamais son corps. Personne ne sait ce qui s’est passé. Il était seul ce jour-là sur le terrain de sport. Aucun témoin sur l’autre rive. Il pleuvait à torrent. On suppose qu’il a plongé dans l’eau pour récupérer son ballon. On n’a pas d’autres explications. On a interrogé ses amis, ses profs, la police nous a demandés s’il allait bien, personne n’avait quoi que ce soit à lui reprocher. Il n’avait pas
de problème particulier ni avec une fille, ni avec un garçon, ni avec la drogue, rien à notre connaissance qui puisse justifier un suicide, par exemple. Le parapluie, son ballon, sa chaussure, je les ai mis dans un sac que j’ai oublié dans le cabanon au fond de notre jardin jusqu’à aujourd’hui où il est réapparu grâce à mon fils qui ne sait rien de cette histoire. Il est trop petit. »

Elle termina son verre, s’excusa cette fois de m’avoir raconté sa vie si brutalement, puis dit :

« Je me méfie de ce fleuve. Il me fait peur et me fascine en même temps, vous comprenez ? J’aurai dû déménager, m’éloigner de lui. Je n’y arrive pas. J’attends chaque été avec impatience. Quand l’eau vient à manquer et que le sable se découvre, j’espère toujours un signe de William, une preuve qu’il est bien ici au pays des ensablés. »

© Olivier Charneux

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