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Samedi 23 juin 2007

Le sac (1)

« Viens. Viens. C’est une prière. Viens, viens, tant pis pour mon frère. »

Elle chantait cette chanson du siècle dernier tout en jetant un sac assez volumineux dans la Loire, un après-midi de début d’été. Son acte avait stoppé ma marche, net. A quelques mètres de moi, me tournant le dos, je ne pouvais voir son visage. Bras nus, vêtue d’une robe légère bleu ciel, portants des cheveux courts noirs, il m’était difficile de déterminer son âge. Ses vêtements et le mouvement de son corps lors du lancé m’incitèrent à penser qu’elle était jeune, peut-être une trentaine d’années. Elle regarda son sac filer dans l’eau vers le Pont de Fil puis elle s’en alla dans la direction opposée, en amont du fleuve, à contre-courant, en sifflant. Elle s’éloignait de Tours et de ce quai Paul Bert avec légèreté, comme si de rien n’était.

C’était un sac en plastique avec une fermeture, imprimé de lignes bleues, blanches et roses comme on en trouve dans les magasins pour les pauvres. J’ai suivi son trajet dans les courants, ses bascules dans les tourbillons, ses plongées, ses résurgences. Il tenait bon. On aurait pu croire à chacune de ses disparitions dans les profondeurs qu’il était perdu mais il surgissait à nouveau ailleurs pour dériver tranquillement avant de reprendre ses folles cabrioles. Je ne le lâchais pas des yeux. La luminosité intense, la même que l’on trouve en Bretagne, la changeante, celle qui rend la plénitude aux bleus, aux jaunes, aux verts, me forçait parfois aux clignements. Soudain, j’ai vu le sac prisonnier d’une branche, sans doute posé sur un banc de sable qui affleurait en plein milieu des deux rives, inaccessible.

Une heure s’écoula. Deux peut-être. Le soleil n’en finissait pas de se coucher. Mes yeux commençaient à brûler. J’espérai l’échouage pour pouvoir découvrir enfin son contenu, les secrets que sans nul doute ce sac recelait. Il ne bougea pas, resta fièrement au milieu de ce bras de fleuve. Il me narguait.
Je chantais à mon tour la chanson de l’inconnue :

« Viens, Viens, c’est une prière, viens, viens, tant pis pour mon frère. »


En vain. Je décidais de retourner dans ma chambre d’étudiant, située de l’autre côté, en bordure
du centre de Tours, déçu mais rempli d’espoir pour le lendemain où j’espérais le retrouver à sa place, inventer une solution pour pouvoir l’atteindre, lui et ses secrets.

© Olivier Charneux

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