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Mercredi 4 juillet 2007

Jour 12

Le sac (12)

« Nanard le vilain petit canard », comme on l’appelait dans son quartier, était un homme qui ne savait pas mentir. Quand une question l’embarrassait, il avait tendance à filer. Ainsi savait-on où se situait son problème du moment. Sur le Pont de Fil, je lui dis :
« Tu as remarqué ? On a le même sac aujourd’hui. »
Il jeta un œil sur mon sac, haussa les épaules et accéléra le pas. J’accélérai moi aussi.
« Je viens de photocopier ma thèse. Je vais la soutenir bientôt. »
Je me gardais bien de lui demander ce qu’il transportait lui et comment il s’était procuré ce sac. Le questionner directement ne le mettrait pas en confiance. Il se rétracterait et ce serait fini. Il fallait jouer subtil avec Bernard.
« Ça parle de moi, ta thèse ? » me demanda t-il soudain.
Je ne savais pas si sa question relevait d’un espoir ou d’une peur.
« C’est une thèse sur le passé et le passé éclaire le présent. Tu fais donc partie de ce mouvement. »
« Et ça parle de quoi alors ? »
« J’ai essayé de comprendre, entre autre, comment se déroulait la vie sur l’ancienne Ile Saint Jacques, tu sais, celle qui était là, à côté de l’Ile Aucard, celle que les autorités ont fait disparaître parce qu’ils en avaient marre de ne pas contrôler la population interlope qui y vivait, tous ces journaliers qui chargeaient et déchargeaient les bateaux des anciens ports. »
« Je connais, dit Bernard, et alors ? »
« Ceux qui demeuraient sur cette île ne payaient pas les péages, échappaient aux lois des terriens. C’était peut-être une commune libre ou une république de pirates ? Les riches se sentaient menacés par cette population. »
En arrivant sur l’autre rive, Bernard s’écria : « Les pauvres y font toujours peur. C’est pas nouveau. »
Il s’apprêtait à descendre vers le fleuve sans aller au PMU contrairement à ce que je pensais. « Tu ne veux pas prendre un verre ? »lui proposai-je.
Il me répondit « non » avec sa tête puis s’éloigna en marmonnant. J’entendis : « Je bois plus. Je dois passer le permis. Marre du chômage. »
Je le laissai filer pour le suivre du Pont du Fil. Une fois sur la rive, en prenant soin de vérifier que personne ne le regardait, il sortit du sac un cubitainer de vin, un verre, une corde, il se servit, bu, referma le sac. La vision de la corde me fit frémir. Je m’apprêtai à descendre, à crier « stop » quand je le vis attacher la corde au sac qu’il jeta dans l’eau. Le sac flottait.
Il le ramena sur la rive, chercha des pierres pour mettre dedans, le remit à l’eau. Il se frotta les mains en le voyant couler. Il attacha la corde à un arbre, vérifia l’ensemble et il s’en alla en sifflant.

J’appris au PMU que sa mère avait demandé pour la énième fois aux patrons de café du quartier de ne plus le servir, il manquait régulièrement ses leçons de code. Tout le monde savait l’inutilité de cette mesure. Tout le monde savait ce que son sac contenait.

© Olivier Charneux

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