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Mercredi 27 juin 2007

Jour 5

Le sac (5)

La place était paisible en cette fin du jour. La circulation sur la route, moins intense à cette heure, donnait à cet endroit un air de village. Elle commanda une bouteille de Sancerre.
Son premier amour s’appelait Pascal. Elle m’en fit le portrait sans se laisser perturber par ses connaissances qui ne manquait pas de la saluer d’un« bonjour Suzanna » avant d’entrer dans le café.
« Pascal aimait beaucoup venir pêcher ici, commença t-elle. Il y venait été comme hiver, au moins une fois par semaine. Il était fier de ramener du poisson à la communauté, de la nourrir. Il s’étonnait comme un enfant de cette Loire si poissonneuse à l’époque. Je ne l’accompagnais pas forcément. Il aimait avoir, comme tout le monde, des moments de solitude. Il possédait une barque. Le temps n’existait plus quand il était sur l’eau. Il imaginait des histoires, réinventait un port avec sa capitainerie, ses pontons, ses balises, ses lumières et ses sons, ses trafics. Il pensait sûrement aux trois ports fluviaux qui existaient ici avant. Il aurait aimé vivre sur l’eau. Il avait dans ses yeux cet horizon qui tangue, les reflets changeants de la lumière, un détachement mystérieux avec l’humanité qu’il semblait connaître profondément malgré son jeune age, se méfiant d’elle comme de lui. »
Elle but un peu de vin avant de poursuivre.
« C’était un homme qui n’avait jamais froid. Au début de notre relation, je lui proposais toujours de se couvrir, j’allais lui chercher une écharpe ou un pull. Il les refusait. « Je suis immunisé » disait-il. Un jour, je lui ai demandé comment il pouvait être immunisé contre le froid. Nous étions dans la barque, le vent de février mélangé à l’humidité, semblait vouloir pénétrer dans mes os. La couverture sur mes épaules se révélant insuffisante, je m’étais réfugiée derrière lui, l’enlacer me permettait de prendre un peu de sa chaleur. C’est ainsi, face à l’eau, qu’il me raconta son enfance. À l’age de trois ans, il avait vécu six mois sur l’île Aucard sous une tente avec son père, un automne et un hiver. Ses parents venaient de se séparer. Son père lui expliquera plus tard que cette séparation l’avait rendu très malheureux. Il avait eu besoin de s’écarter du monde quelques mois pour réfléchir, trouver une solution à ses problèmes, se reposer, se retrouver. Il avait laissé tout son argent à sa femme. Un feu de camp brûlait 24 heures sur 24. Tous les jours, une amie de son père les ravitaillait, prenait le petit pour le doucher chez elle. Des copains passaient le soir pour manger avec eux, gratter la guitare autour du feu. Pascal occupait ses journées à construire des cabanes, à s’amuser avec les grenouilles, à écouter le vent dans les peupliers. Les gendarmes aussi passaient mais les laissaient tranquille car son père s’était donné comme tâche de nettoyer l’île de ses déchets. Voilà comment Pascal s’était immunisé contre le froid. Voilà pourquoi Pascal aimait la Loire. Elle représentait pour lui l’enfance et la liberté. Peut-être est-il devenu batelier ou marin ? »

© Olivier Charneux

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