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Mardi 3 juillet 2007

Jour 11

Le sac (11)

Je me retrouvai avec le sac que m’avait laissé Toni le gitan. Le lendemain, je voulu lui rendre et surtout lui demander des explications sur son message mystérieux au dos de la carte postale, il était parti ainsi que toute sa famille avec leurs caravanes. Je ne saurai jamais pourquoi il avait écrit ce mot « désolé. »

Quelques jours plus tard, je me servis de son sac pour transporter les photocopies de ma thèse. En sortant du magasin de reprographie, je croisai Bernard dit « Nanard le vilain petit canard » portant le même sac que moi.
Il fit semblant de ne pas me voir quand il emprunta le Pont de Fil pour revenir dans son quartier Paul Bert. Il avait l’air affolé à l’idée que je le surprenne de ce côté de la Loire où il ne venait jamais. C’était un client assidu du PMU, un pilier de bar comme on dit, qu’il quittait à regret pour aller manger chez sa mère avec qui il vivait. Il se trouvait toujours à la même place, au milieu
du zinc, à chacune de mes visites comme si cette place lui était réservée. Depuis notre première rencontre il y a neuf mois, il prenait des cours pour passer son permis de conduire qui lui était indispensable s’il voulait retrouver du travail. A presque cinquante ans, il cherchait une place d’agent d’entretien. Au chômage depuis deux ans, on ne voulait pas de lui sans ce précieux sésame. Il ne fallait pas lui demander quoi que ce soit à ce sujet sinon il se fâchait. Il marmonnait quelques mots incompréhensibles et il s’en allait. La couleur et la forme de ses joues changeaient suivant l’heure où on le croisait. Le rose du matin virait au rouge le soir, on aurait dit qu’elles enflaient au fur et à mesure des verres avalés. Son corps ressemblait à deux ballons de tailles différentes collés l’un au dessus de l’autre. Il ne devait pas avoir beaucoup de succès avec les femmes. Ses amis de comptoir lui faisaient oublier sa grande solitude. Pourtant, il était apprécié dans sa famille pour ses talents de récitant et de chanteur. A chaque mariage ou communion, on lui réclamait son fameux poème sur la Loire et la Touraine. Ecrit par un poète local, Gaston Goutté, Bernard se réjouissait d’avance d’un succès assuré.
Un après-midi, il me l’avait récité au comptoir. C’était un long poème populaire qui n’en finissait pas.

« Si je te raconte quelques couillonnades, tu vas peut-être bien rigoler de moi. Mais je t’dis ça en bon camarade, suis qu’un p’tit paysan pas bien calé. La Touraine, c’était une p’tite province qu’on appelait Le Jardin de France, c’était joli un nom comme ça. La Touraine, c’est là qu’les poètes ont écrit d’jolis vers. La Touraine, c’est la Loire, comme une grande dame qu’on voit passer. C’est le Cher si clair et puis la Vienne qui suit son chemin. La Touraine, c’est…"

Aujourd’hui, il marchait d’un pas rapide sur le Pont de Fil avec son sac. Je le rattrapai. « Alors Bernard, comment ça va ? »

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