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Lundi 25 juin 2007

Jour 3

Le sac (3)

Le lendemain, je revins quai Paul Bert, en face de l’Ile Aucard, là où j’avais vu cette femme jeter un sac dans la Loire. Il avait disparu. Une corde avait été tendue d’une rive à l’autre, la fameuse ligne de vie dont j’avais rêvée la nuit. Quelqu’un d’autre y avait pensé. Était-ce pour subtiliser le sac ? Aucune autre explication ne justifiait sa présence. La corde se tendait et de détendait suivant le courant. Elle frappait l’eau doucement et régulièrement comme si un banc de poissons alignés se donnait le mot pour bondir ensemble au même moment. La musique créé par ces sauts rythmait le temps. Il se différenciait du temps sur terre en imposant une cadence plus lente. Que faire ? Je décidai de remonter le fleuve dans la direction empruntée par la femme dans l’espoir de la retrouver, à défaut du sac. La nuit tombait. Je longeais un parc vide de visiteur à cette heure, passais sous le pont de l’autoroute. Le chemin déboucha soudain sur une départementale. De l’autre côté de la route, une chapelle s’élevait entourée d’autres bâtiments plus récents cernés par un mur d’enceinte. Une pancarte indiquait : « Abbaye de Marmoutier, retraite de Saint Martin. » Une autre informait de sa fonction du moment, une école privée. Une porte en bois sous un arc gothique était ouverte. La franchir me donna l’impression d’entrer dans un rêve. Un parc somptueux s’étendait devant moi. Au pied de cèdres centenaires, de grandes tables avaient été dressées. Des candélabres brûlaient encore. Sur les nappes blanches, je remarquai les restes d’un buffet. Seule une femme était présente, un verre
de vin à la main, une cigarette dans l’autre. Je crus reconnaître l’inconnue de la veille : la même taille, la même couleur et coupe de cheveux, la même façon de porter la robe. Elle avait peut-être une cinquantaine d’années.

— Que faites-vous là ? me demanda –t-elle. C’est une propriété privée ici.
— La porte était ouverte.
— Ce n’est pas une raison. Une porte ouverte n’invite pas forcément à entrer même si c’est tendant.

A ma grande surprise, elle m’offrit un verre de vin. Sa voix rauque de fumeuse ne correspondait pas à celle limpide entendue hier pendant la chanson. Je lui demandai si par hasard elle ne s’était pas promenée la veille au soir vers le quai Paul Bert. Elle s’étonna de ma question puis me répondit qu’elle n’avait pas bougé de sa chambre, qu’elle était fatiguée de son année. Elle alluma une seconde cigarette. Nous nous présentâmes. Elle enseignait dans cette école en primaire depuis dix ans parce qu’elle n’avait pas pu entrer dans le public. Elle vivait sur place, un studio avec vue sur le Fleuve. Elle m’interrogea à mon tour sur ma vie. Je lui parlais de ma thèse sur La Loire et la circulation des idées (arts, politique). Elle m’écoutait distraitement. Elle était soul, je crois. L’alcool atténuait son air dur. La tristesse de son visage, sa façon d’être ailleurs, la rendaient belle. Un vent froid se leva soudain. Ses bras nus frissonnèrent. Je lui proposai mon gilet. Elle rit.

— Vous vous prenez pour Saint Martin, me dit-elle. Vous partagez votre manteau avec un pauvre.
— C’est moi, en effet, lui dis-je, et Dieu va m’apparaître cette nuit.

© Olivier Charneux

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