XMasquer le texte

Lundi 2 juillet 2007

Jour 10

Le sac (10)

Toni le Gitan jeta des baguettes entières dans la Loire, il ne découpait pas le pain contrairement à la pratique courante. Une fois dans l’eau on aurait dit des bûchettes venues s’échouer sur cette rive après un grand périple à travers montagnes et cascades, fatiguées. Il parla soudain une langue que je ne connaissais pas. Elle ressemblait à l’iranien ou à l’indien, rude à la première écoute, elle me parût bien vite rassurante, profonde et mélodique. Il parlait doucement en direction de l’eau, naturellement, comme si je n’étais pas là. Puis il me dit, presque en chuchotant : « Si tu regardes bien, tu verras flotter sur l’eau les chaises que mes ancêtres ont fabriquées. Si tu attends un peu,
si tu te concentres, tu verras les jets d’osier avec lesquelles ils les ont cannées. » J’ai regardé.

L’eau coulait abondamment pour la saison. J’ai vu soudain des chaises flottées, tantôt penchées par le courant, tantôt droites, toujours stables. Aucune ne semblait pouvoir couler. Leur couleur sable me fit songer qu’elles avaient peut-être surgi du lit de la Loire. Est-ce les paroles de Toni qui les auraient convoquées ? Sans doute. J’ai toujours cru au pouvoir enchanteur de l’homme. Les superstitions ou croyances animaient ma propre vie. Cette vision me surprit à peine. Les chaises faisaient parties de ce fleuve, présentes au même titre que les arbres dont elles étaient issues.

Toni se tenait toujours à mes côtés, tranquille et fier. « Concentre-toi bien maintenant » me dit-il doucement. Je me concentrai. Du temps passa. Seuls les rayons du soleil faisaient changer le paysage lorsqu’ils parvenaient à se faufiler à travers l’épaisse couche de nuages. Je ne remarquai pas tout de suite les jets d’osier tant ils s’accommodaient avec la végétation alentour. Colorés pourtant et comme éclairés par une lumière qui passerait dans leur sève, ils semblaient là depuis les origines, indestructibles.

Quand je me retournai, la nuit était tombée. Toni avait disparu. Il avait laissé son sac sur l’herbe derrière moi. Une pierre l’empêchait de s’envoler. Glisser sous elle, je trouvais une carte postale avec ses mots : « Pour ta collection. Désolé. Toni. »

© Olivier Charneux

TAfficher le texte