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Jeudi 5 juillet 2007

Jour 13

Le sac (13)

Le lendemain, je retrouvai Bernard au bord du fleuve. Son haleine était chargée d’alcool. Sa veste mouillée prouvait une manutention dangereuse du cubitainer. Il refusa de répondre à mes questions sur la provenance de son sac.
« On me l’a volé de toute façon. Deux mômes qui sont là-bas. Vas les voir. Tu verras » me dit-il en s’en allant.

Deux enfants effectivement jouaient avec un sac qu’ils emplissaient et désemplissaient avec l’eau de la Loire. Ils avaient une dizaine d’années. Je leur parlai des accusations de Bernard.
— C’est un menteur, dit le lunetteux. On l’a trouvé dans une poubelle
ce sac.
— C’est vrai. Y avait plein de déchets dessus, des restes de pizza, des sandwichs, des bouteilles. Dans le sac, on a trouvé un parapluie, une chaussure de sport toute boueuse, un ballon dégonflé. C’était dégueulasse, ajouta le petit gros.
— Vous faites partie de la police des sacs ? dit le lunetteux.
Le petit gros éclata de rire. Je me justifiai.
— J’ai perdu un sac moi aussi avec ma collection de cartes postales.
— Je suis à sa recherche. J’aimerai bien le retrouver.
— Si on le retrouve, on gagne quoi ? demanda le lunetteux.
— Tu perds pas le Nord, toi. Je vous donnerai un livre à chacun, ça vous va ?
— Je préférerai des bonbecs, dit le petit gros.
— Moi, ça me va, dit le lunetteux. J’aime bien la lecture.
— Quel est ton genre préféré ? lui demandai-je.
— Les histoires qui font peur. J’aime bien en inventer aussi.
— Alors vas-y, dit le petit gros. Invente en une. Fais-nous peur.

Le petit gros suspendit le sac à une branche pour le faire sécher.
Il s’égoutta. On aurait dit que le sac pleurait. C’était dimanche et les saisons n’existaient plus. Tous les temps se succédaient : averses violentes, soleil, vent, accalmie. Nous étions maintenant bel et bien en été. La lumière faisait scintiller l’eau. Pourtant, des flocons blancs se détachaient des arbres et virevoltaient dans l’air comme s’il neigeait, donnant à ce paysage un air japonais. Je m’allongeai dans l’herbe mouillée à côté du petit gros pour écouter. J’étais heureux d’être accepté par ses enfants comme l’un des leurs, sans hiérarchie.

— Je vais vous raconter une histoire, commença le lunetteux. On va voir si elle vous fait peur.
— D’accord. Vas-y.
— C’était avant. A l’époque où y avait pleins de requin tigre dans la Loire. Barbret Chanlu, le beau chevalier, ne le savait pas. Lui, ce qu’il voulait s’était plongé pour ramasser des coquillages et remplir son sac avec. Il voulait en offrir un sac entier à sa fiancée. Il a plongé, une fois, deux fois. A chaque fois, il a trouvé de magnifiques coquillages. La troisième fois, un requin lui a mangé un bras puis l’autre bras, il a perdu son sac dans l’eau. Voilà. C’est fini.
— Ça fait même pas peur ton histoire, dit le petit gros.

© Olivier Charneux

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