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Jeudi 28 juin 2007

Jour 6

Le sac (6)

A onze heures du soir, nous étions toujours attablés au Bar de la Place dans ce quartier Paul Bert qui évoquait tant de souvenirs pour Suzanna. Aujourd’hui, elle avait décidé de ne me parler que d’une chose : Pascal, son premier amour mais je sentais bien, en fait, qu’il était le sujet principal de sa vie. Je l’interrogeai. Pourquoi l’avait-elle quitté au bout de deux ans si elle l’aimait tant ? Pourquoi quitter ce groupe avec qui elle s’entendait si bien ?

Elle commença par me répondre évasivement. Elle avait vingt ans, elle était jeune, elle voulait vivre autre chose, connaître le monde. Je l’incitai à poursuivre. Elle se servit un nouveau verre de Sancerre.

« Je voulais savoir si notre amour résisterai à cette séparation, me dit-elle. Je voulais savoir s’il accepterai ma liberté. Lui ne voulait pas bouger comme s’il avait peur de quitter La Loire et le groupe. Je lui ai écrit tous les jours pendant deux ans. D’Espagne, du Maroc, de Grèce, d’Inde. Pascal m’avait prévenu avant mon départ qu’il ne fallait pas compter sur lui pour écrire. Je n’attendais donc pas de réponse. Quand je suis revenu à la maison où nous vivions avec la communauté et que j’ai constaté son absence, j’ai continué à lui écrire chaque jour pendant près de trente ans sans pouvoir lui envoyer mes lettres puisqu’il était parti sans laisser d’adresse. C’était devenu une sorte de journal, pour lui, pour moi. Des milliers de lettres se sont accumulées. L’année dernière, je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai arrêté de lui écrire. Je devenais folle, je crois. »

Elle se tu, écouta le bruit du vent dans les arbres. Nous avons terminé la bouteille de Sancerre. Je brûlais de lui demander si finalement elle ne m’avait pas menti sur le sac jeté dans la Loire il y a trois jours. N’était-ce pas elle, en réalité, qui l’aurait jeté avec ses lettres à l’intérieur ? Je n’osai pas. Nous nous quittâmes sans nous donner rendez-vous. Peut-être allait-elle partir demain pour les vacances d’été. Elle ne savait pas.

En traversant le Pont de Fil pour rejoindre le centre ville de l’autre côté, je vis en lieu et place de leur promenade favorite sur le fleuve, à l’endroit même où le sac avait été jeté, plusieurs points rouges qui scintillaient dans la nuit, au dessus de l’eau, formant une ligne en pointillé, l’histoire de Suzanna et de Pascal ?

© Olivier Charneux

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