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Dimanche 1er juillet 2007

jour 9

Le sac (9)

Sous le auvent de la caravane, autour d’un café, Toni me raconta son histoire et celle des gitans sans se faire prier. Sa famille vivait sur ce terrain depuis trente ans. Son père l’avait acheté pour une bouchée de pain (la zone était classée inondable et non constructible). Deux raisons essentielles avaient justifiées son achat : mettre la famille à l’abris au cas où (le voyage allait être de plus en plus difficile pour les gitans, les terrains d’accueil se raréfiaient, les interdictions pleuvaient, leur savoir faire artisanal se perdait) et surtout le grand-père de son père récoltait l’osier sauvage à quelques centaines de mètres de là. C’est en souvenir de lui qu’ils avaient choisi cet endroit. À l’époque toute la famille installait son campement au bord de l’eau, roulottes et chevaux.
« C’était un coin à osier sauvage il y a cent ans. Aujourd’hui c’est un arbre protégé dont la récolte est interdite » me dit-il. Ils coupaient l’osier sur place, le triaient, le séchaient, le trempaient, le travaillaient sur place, proposaient leur service aux gens, vendaient sur les marchés le fruit de leur travail (panier, corbeille, rempaillage, canetage).
Les femmes lavaient le linge dans le fleuve. Le grand-père de son père descendait d’Italie. Il arrêtait sa roulotte dans les fermes pour fabriquer des chaises. Aujourd’hui, sa famille et lui même achètent des vêtements chez des grossistes à Paris pour les revendre sur les marchés.
« C’est comme ça, soupira Toni un brin fataliste, c’est différent. On ne se sert plus de nos mains. C’est partout pareil dans le monde, le plastique remplace l’osier, les sacs en plastiques remplacent les paniers, ils sont à usage unique, jetable, les chaises en plastique résistent mieux aux intempéries que celles en bois et en osier. Regarde sur quoi on est assis, du plastique. C’est comme ça. »
Autre évolution : lui et sa famille voyageaient moins depuis qu’ils possédaient ce terrain.
« Pour l’éducation des mômes, c’est quand même mieux de rester longtemps au même endroit, non ? On va peut-être finir sédentaire ! »
Pourtant, depuis leur origine, en Mongolie, les gitans étaient un peuple de nomade. Être en mouvement, bouger, c’était leur vie.
« C’est même la vie tout court, non ? » s’exclama Toni. Ils ont toujours été rejetés à cause de ça, Les gitans, leur nomadisme. « On n’est que de passage » me dit-il. Évangéliques pour la plupart, très croyants, les gitans organisent régulièrement des missions pour prêcher la bonne parole, souder le groupe. L’été est l’occasion de nombreux rassemblements sous chapiteaux. Ils prient Dieu, Jésus et le Saint Esprit, pas les saints. « La seule personne qui peut faire quelque chose pour nous, c’est Jésus, me dit-il. La vierge Marie, elle, elle est morte sans ressusciter. » Soudain, il se leva, me proposa de le suivre :
« Tu viens, c’est l’heure de donner à manger aux canards et de dire bonjour à l’arrière grand-père. » Il prit le même sac en plastique que celui de la femme aux cheveux noirs, le même qui avait servi au transport des chemises, cette fois, c’était du pain à l’intérieur.

© Olivier Charneux

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