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Mercredi 31 mai 2006

Dixième épisode

— Les lèvres bleues.
— Qu’est-ce qu’il a ?
— Il s’est noyé ?
— C’est Guillaume !
— Vous croyez ?

Voilà ce que tu entends dans le lointain. Ça te réveille. Tu es allongé sur le quai, trempé jusqu’à la moelle. Tu ne te souviens plus comment tu es arrivé là.

— Ça va mieux ?
— Vous voulez qu’on appelle un médecin ?
— C’est vous Guillaume, hein ?

Quoi Guillaume ? Quoi encore ? Qui c’est celui-là ? On te prend pour un autre. Ça t’énerve. Tu es ailleurs. Tu te lèves. La tête te tourne. Ça ne fait rien, tu n’as pas le temps, tu racontes tout : le monde caché là sous leurs pieds au fond de l’eau, comment tu as été emmené, la ville miroir que tu as découverte, Kamiekaa, les lumières, le vertige... Ils te regardent intrigués.
Tu devines leur sourires en dedans. Ils pensent que tu es cinglé. Une ville au fond du bassin ? Le fait de tomber dans le canal t’a sûrement chiffonné le neurone. Peut-être même as-tu voulu mettre fin à tes jours. Ils ne comprennent pas. Tu insistes. C’est pire. Tu cherches une preuve et soudain tilt ! elle t’apparaît, évidente :

— Ils m’ont tellement serré le poignet que ma main est devenue blanche. Regardez, elle est là sur la sculpture ! Et là sur le réverbère ! Et là sur le mur ! Et là sur la passerelle ! C’est l’endroit précis où j’ai plongé. D’ailleurs, les autorités ont eu peur. Elles ont tenté d’en effacer la marque avec de la peinture verte ! Regardez !

Ils se penchent. Ils regardent. Ils hochent la tête. Inutile de t’enferrer. Ils ne te croient pas. Personne ne te croit. Tu t’en aperçois. Tu te sens seul. Effroyablement seul. Définitivement seul. Depuis ce jour, on te pointe du doigt. Tu rases les murs. Sauf au petit matin, quand ils dorment tous. Alors tu prends le canoé jaune fluo. Et le gilet de sauvetage. Tu pars sur le bassin. Tu refais les mêmes gestes et, pour finir, tu laisses pendre ta main dans l’eau. Un frisson te parcourt. Froid-chaud. Ils vont venir. C’est sûr. Ils vont venir.

© Bruno Allain

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