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Lundi 29 mai 2006

Huitième épisode

La légende de Mamadou le pêcheur et de la belle Epale, disparue sous ses yeux, possède plusieurs versions. Dans l’une d’elle, Mamadou découvre le secret qui permet de dénouer les liens du corps. Il sépare alors un à un les atomes qui le constituent et se disperse lui-même au gré du vent, tout entier dans chaque grain, multipliant les chances de rejoindre son amour.
Dans une autre, on dit que Mamadou est partout et nulle part et qu’il convient de garder de la poussière chez soi : elle porte bonheur.
Dans une dernière enfin, il semble qu’on ait oublié qui était Mamadou et qui était Epale. Seul le vent demeure, on ne sait pourquoi.

Sur un réverbère, quelqu’un a écrit : “Et Guillaume, qu’est-ce qu’il fout ?”

On te lâche le poignet. Tu te croyais arrivé au fond du bassin. Mais non.
Te voilà devant une ville sous la surface, vertigineuse. A Kamiekaa, le haut est en bas. Tu nages dans un ciel abyssal phosphorescent. A tes pieds, des nuages d’air en suspension s’effilochent dans l’espace liquide. Il pleut des bulles. A Kamiekaa, il y a des gratte-terres de cent étages ou plus,
aussi transparents que l’eau des profondeurs. D’où tu es, tu ne vois pas où ils s’enfoncent. L’infini sûrement car il paraît que plus tu t’approches du centre du monde, plus tu dois parcourir de chemin pour l’atteindre.
Les habitants de Kamiekaa sont comme toi et moi. Quoique... Quand tu leur serres la main, ils devinent tes pensées et toi les leurs. Théoriquement. Si tu n’es pas habitué, ils peuvent te vider de toi-même, tandis que, de leur for intérieur, toi, tu ne déchiffres rien, juste une phrase comme un
reflet : “Vous êtes nouveau, n’est-ce pas ? Bienvenue”. A Kamiekaa, si tu te regardes dans une glace, tu te vois enfant ou vieillard, tout dépend de ton humeur. A Kamiekaa, quand tu pleures à chaudes larmes, l’eau se trouble.
Une machinerie la fait remonter en surface et c’est elle que les passants contemplent depuis le quai de Seine.

© Bruno Allain

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