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Lundi 22 mai 2006

Premier épisode

Je suis vert.
Le banc couleur gazon. Assis dessus. Peinture écaillée, presque disparue.
Des graffitis gravés dans le bois, usés par la succession des fessiers : “Johnson F”, “RA” encadré rageusement. Au sol, sable et gravier, quelques morceaux de verre blanc, une deux trois capsules, de la bière sans doute, quatre, cinq, six... bref un nombre impressionnant de capsules parmi la silice, des branches arrachées par le vent, des feuilles flétries.
Je suis vert. De chlorophylle, je deviens bouteille. Ça y est, les amis. On a les pieds dedans.

— Guillaume, il l’a pas eu, dit une jeune fille qui mord dans un sandwich crudités.
— Tu crois qu’on est meilleur que Guillaume ? lui répond une voix dans mon dos.
Tu es sur le quai. Il pleut. La surface de l’eau attrape la chair de poule. Tu te sens entre deux mondes. Tu ne bouges pas. Quelque chose se passe qui te dépasse. Tu regardes intrigué. Tu te dis que le ciel se vide. Rien ne sert d’aller contre. Tu assistes à ça. Et la pluie redouble.
Autrefois, bien avant Noé et son arche, on raconte qu’il y avait tellement d’eau là-haut, dans le bleu de l’espace, que tu pouvais y naviguer. Les hommes avaient fabriqué des bâteaux “tête en bas” avec la coque au plafond et des voiles comme des racines d’arbres. Au fur et à mesure des millénaires -déluges, typhons, tempêtes- les océans célestes s’asséchèrent. Sans l’onde pour les retenir, les bâteaux “tête en bas” décrochèrent un à un, chute vertigineuse, et se plantèrent dans le sol. Ainsi, dit-on, naquirent les platanes et leurs feuilles en forme d’étoile.
Tu penses à tes enfants soudain, quand ils étaient petits, quand tu improvisais des histoires pour qu’ils s’endorment, quand ils tentaient de garder leurs yeux grands ouverts dans la nuit. Aujourd’hui, au-dessus de ta tête, il ne reste que les nuages.

© Bruno Allain

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