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Jeudi 25 mai 2006

4e épisode

Tu es dans un canoé jaune fluo. On t’a mis sur le dos un gilet de sauvetage orange. Tu es engoncé et ridicule. “C’est pour votre sécurité”. On t’a balancé ça avec l’évidence de ceux qui savent. Tu parles. Tu te dis que toutes ces obligations que tu dois suivre sont agaçantes. Le monde devient un carcan dans lequel il est bien difficile d’entrer sans perdre quelque chose, sans se transformer en mouton décervelé. Bref, tu mourais d’envie d’aller sur le canal. Tu as râlé mais tu as enfilé le gilet.
Te voici au milieu de l’eau. Le vent irise la surface. Parfois quelques embruns se soulèvent. Les vaguelettes ont des moustaches. Tu as pagayé comme un fou. Tu as arrosé tes voisins d’un coup de pelle. Tu t’es copieusement mouillé toi-même. Tu transpires. Encore un inconvénient du gilet. Tu t’arrêtes.
Tu t’allonges dans l’embarcation. Tu regardes le ciel. Tu as l’impression un instant que tout bascule. Ça roule, ça tourne, ça se barre en hélice.
Un vertige, un tourbillon à l’image de l’eau qui s’écoule. Tu souffles.
Tu rigoles.
Tu entends les autres qui s’interpellent :

— Et Guillaume, il n’est pas là ?
— Qui ça ?
— Tu sais bien, celui qui...
— Ah oui, Guillaume.
— Et alors ?
— Il coule. Certains se marrent. Guillaume, toi, tu ne connais pas. Basta.
Tu lâches la pagaie. Tu laisses ta main pendre dans l’eau. Froid jusqu’au poignet. Ça se diffuse le long de ton bras. Tu frissonnes. Tu pourrais t’endormir, tranquille, avec cette différence de température entre la tête et les doigts. Agréable, vraiment.
Soudain quelque chose te caresse la main. Tu ne bouges pas. Un tissu qui flotte ? Non, ça paraît vivant. Une carpe qui viendrait de la vase voir ce qui se passe en surface ? Tu n’y crois pas. Tu attends. La chose t’adopte.
Elle s’enroule, remonte, te serre et tout doucement te tire vers le fond.
Tu es abasourdi. Tu ne cries même pas. Tu te dis que tu rêves. Tout cela est plutôt drôle, non ? La chose tire encore. Tu es coincé contre la coque. Le canoé s’enfonce puis d’un coup se retourne.
Tu tombes à l’eau, la main toujours emprisonnée...

© Bruno Allain

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