Vendredi 26 septembre 2003

Post-scriptum

Comme beaucoup d’entre-vous, St Martoriens ou gens de passage, depuis le 9 septembre j’ai vu sur la Garonne beaucoup de choses.
J’ai vu de jeunes femmes, avec des pinces, des marteaux, des barres de fer, des machines à coudre, joyeuses, déterminées, vivantes, debout au lever du soleil et couchées bien après lui et toujours disponibles pour échanger avec les habitants du village.
J’ai vu des hommes beaux comme des princes du fleuve, le torse nu sous le soleil si généreux, naviguer, tirer, installer, plonger dans l’eau jusqu’à la taille et même continuer à donner forme à leurs rêves bien après que le soleil ait décidé d’aller se reposer sur l’atlantique. J’ai vu ce que d’aucuns appellent des « intermittents du spectacle », des « bons à rien », tout juste capables de mettre en danger la sécu bref des improductifs qui ne comptaient pourtant ni leurs forces, ni leur temps, ni leur salaire, pour faire ce que tout le monde devrait faire : travailler avec passion à ce qu’on aime.
Et je me suis dit que ce n’était pas à eux d’aller gueuler sous les portes des grands barons, que ce n’était pas à eux de défendre ce qu’ils font, car ce qu’ils font ils ne le font pas pour eux, ils le donnent, ils l’offrent, ils te l’amène sur un plateau. Ca devrait être aux autres, à tous les autres de se mettent à gueuler comme des baleines comme si on leur retirait leur pain. Car c’est bien de cela dont il s’agit, du pain de l’âme, de la nourriture essentielle si l’on veut rester humain, de ce qui fait que l’on a pas encore basculé complètement dans un monde qui finit par prendre pour réel et indispensable les choses dont personne n’a vraiment besoin. Tu verras, je le prédis et j’espère de tout cœur me tromper, un jour ils vont bien finir par nous faire payer l’air. Ils ont bien réussi à nous faire payer l’eau en nous disant qu’ils faut de l’argent pour la dépolluer, alors que c’est eux qui la polluent et bien un jour, ils te diront qu’il faut bien payer pour que l’air soit respirable. Bougre de con ! Tu es bien capable de lever tous les impôts qu’ils faut pour que tes usines puissent recracher tranquillement leur venin et tu ne veux pas les lever ces mêmes impôts pour que la vie soit plus belle ! Et bien va te faire foutre ! Parce que nous, vois-tu, même si tu nous les coupes, les vivres, on t’emmerde et on continuera coûte que coûte à installer nos morceaux de rêves parce que de toute façon, c’est ce qu’on fait déjà et si on ne le fait pas on crève !

© Jean-Luc Letellier