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Samedi 17 mai 2003

Samedi 17, O4h3O

Place Nette, l’affiche du panneau publicitaire « Constructions Individuelles »se décolle par le haut, sur toute la ligne des lettres et s’enroule sur elle-même. Elle fait un tour. Elle descend, s’arrête. Elle refait encore un tour, elle prend de l’élan et son cylindre roule, roule à toute allure vers le bas du panneau ! Elle rebondit sur le bord et saute sur le trottoir en pente. En ce moment, le vent souffle fort ; il la pousse sur toute la longueur de la rue de la Marne, elle franchit la pelouse d’un trait et se jette à l’eau ! Là, elle se déroule, s’étale, les couleurs se diluent, les images et les lettres se détachent, forment en deux lacets un « instructions vides » bientôt défait par le courant…

Samedi, suite, 04h31.

Rue Mahatma, le panneau est exposé aux intempéries. Les affiches, souvent collées en plusieurs couches, se délitent comme une vieille pâte feuilletée. Les annonces du dessus, délabrées, laissent apparaître celles du dessous. Par le plus grand des hasards, des pubs pour une voiture, des sous-vêtements, un dentifrice, l’Armée de l’Air, qui ont perdu par lambeaux la cohérence de leurs slogans, ont recomposé cette phrase étrange : « vois sous la fraîcheur de l’Air ».

04h50

La rue William Turner est envahie par une brume ocre qui empêche d’en voir l’issue. Un épais brouillard bouche entièrement la rue de la Marne, tous les bruits sont étouffés, le fleuve est recouvert. Où suis-je ?

05h00

Je longe, sans bien voir, le muret qui surplombe la berge. Visibilité zéro, humidité élevée, air frais.

05h10

Rien à voir, de plus, il fait trop humide pour rester ici. Je remonte mon col par-dessus mon menton et, comme si ça pouvait me réchauffer, je rentre mes épaules. Je dois avoir l’air d’une toile cirée sur un piquet. Je ne vais pas rester là. Comme un piquet qui marche, je retrouve le sentier qui mène à la rive. J’avance prudemment pour ne pas tomber à l’eau : on n’y voit goutte. Là, il y a une grosse pierre, ah oui, je vois où je suis !… Allez, pause, cinq minutes.
05h15
Alors voilà, je suis assis. Sous le brouillard aveugle, la vue est libre. Tous les rêves me sont donnés, dans leurs lumières, leurs scintillements, leurs rythmes, leurs charges de désirs. La Marne, me présente à sa « petite usine ». « Voici mes lettres » dit-elle : « elles débordent toutes des cadres de la peur. Elles sortent des limites. Je ne les retiens pas ».

Samedi, suite, 19h30

Il a fait nuit toute la journée. Juste au-dessus du fleuve, dans une belle éclaircie, est apparu le croissant de la lune entouré d’étoiles.
Pas mal !… Avec les reflets dans l’eau, c’était même magnifique… .

20h00

Je fais tremper mes pieds ( j’ai ôté mes chaussures). Une page flottante vient se poser sur mon pied droit. Je la décolle, mais tout le texte a déteint sur ma peau :

eétcal eiov ô
esuenimul rueos
naanaC ed xuaessiur scnalb sed
, sesueruoma sed scnalb sproc xua
,strom sruegan
naha’d soun-snorvius
 ?sesuelubén sertua’d srev sruoc not

Sous la plante de mon pied, quelques lettres encore visibles ; le nom de l’auteur, je suppose :

eriani..... .mu..l…

Minuit

Le jour vient de se lever. Chaud soleil et ciel tout bleu : il fait un temps splendide ! La Marne est entièrement recouverte d’une immense tapisserie multicolore et mouvante d’objets et de lettres de toutes sortes. Sous les influences du courant se composent et se recomposent les possibilités infinies de leurs combinaisons.

© Raymond Blard

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