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Mercredi 14 mai 2003

Mercredi 14, 04h50.

Vent s’est levé, le rideau d’arbres ondule et laisse entrevoir les sombres brillances de la Marne. Sous les reflets de la demi-lune, au beau milieu du fleuve, apparaissent des scintillements verts. Je vais voir sur le pont : une forme découpée qui grandit de seconde en seconde : un « M » majuscule qui se tourne comme pour être lue, juste avant de disparaître sous les arches…

Mercredi, suite, 04h59.

Je redescends le pont, direction au hasard, j’aime bien laisser aller mes jambes devant moi, ça leur fait du bien, pendant ce temps-là ma tête flotte à la hauteur qui lui plait, tout le monde est content…Tiens, la phar.aci. a encore perdu une lettre ! Je la reconnais, c’est elle qui est venue se coller à « comme pour être lu » il n’y a pas quatre minutes. Si elle croyait passer inaperçue, c’est raté ! Il manque aussi un « e » à la post… Et un « M » à .onoprix. Je retourne me coucher, en marchant sur des œufs, pour ne pas réveiller les canards qui dorment sur la berge. Mais, où ai-je la tête ? Il me manque une janbe : ah ! voilà : jambe !

13h25.

Il y a de grandes quantités de lettres prises dans les filets, des « t », des « e » -pas étonnant !- des « l », des « s », j’en passe et de toutes les catégories. Il est probable qu’il y ait tout l’alphabet. On les récupère au barrage : il y a des gens qui les trient et qui reconstituent des objets avec ça comme les corbeaux récupèrent des lettres individuelles pour en faire des lettres anonymes. Ils refont des « b.o.u.t.e.i.l.l.e.s. » qu’ils ferment avec des « b.o.u.c.h.o.n.s. » et ils s’en servent comme « f.l.o.t.t.e.u.r.s. ». Avec des « p.l.a.n.c.h.e.s. » et des « b.i.d.o.n.s. », ils font des « p.o.n.t.o.n.s. ». Y en a un qui me dit bonjour. Je prends des lettres du talus que je lui lance comme ça : « s.a.l.u.t. ». Il y a aussi des lettres d’amour, de toutes les tailles et de toutes les couleurs, mêlées à des lettres de toujours et des promesses qui furent peut-être tenues par d’autres bras, et je ne sais pas ce qu’ils en font, moi, des caresses qu’il font en cachette, non ?

Mercredi, suite, 22h00.

Une femme,elle est encore jeune probablement, en tout cas elle est assez agile pour maintenir son radeau flottant au milieu du courant. Elle est seule à cet endroit. Depuis ce matin elle pêche des lettres, qu’elle trie immédiatement : elle en rejette certaines, elle en garde d’autres. Je l’ai observée à plusieurs reprises, il semble qu’elle ne collecte que les « o », les « u » et les « i ».

22h10.

La .har.acie vient de perdre son « P ». J’avais remarqué ce matin qu’il donnait des signes d’adieu, mais je ne pensais pas que ce serait pour ce soir. Je fais le tour du quartier et celui de la .ost. à lui aussi disparu, tout comme celui de.ono.rix… C’est pour le moins une coïncidence curieuse. Je n’ai pas fini ce constat que le second « o » et le « x » disparaissent à leur tour, laissant un « .on..ri. » sur la façade de l’immeuble…Ca me suffit .our aujourd’hui, je rentre me coucher, vite, mes .ropres lettres se font la malle, vite, vite dormir…

© Raymond Blard

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