XMasquer le texte

Mardi 13 mai 2003

Mardi, 13, 05h15

Tiens, j’y repense : le Lac de Constance sert de frontière entre l’Autriche et l’Allemagne, ses eaux sont froides et profondes, cependant c’est un lac d’un beau bleu, sous un ciel souvent bleu, lui aussi. Un jour, j’y ai vu une tempête terrible avec des bateaux éventrés et des
voitures emportées. Le Rhin n’était pas content, mais alors-là pas du tout, et il était venu piquer une colère monstre avec Vent et Marée parce que ses Eaux n’appartiennent à personne ! Les hommes s’étaient faits petits, croyez-moi !

08h00.

Je me demande où sont passées mes lettres.

09h20

j’en aperçois qui sont accrochées dans les branches un peu plus loin en aval. Essentiellement des consonnes, les voyelles ont dû partir dans l’eau. Forcément, ce sont les plus sèches qui flottent le mieux , des pleines d’air comme le « F », tellement sèches qu’elles prennent feu facilement. L’homme-orange les récupère, celles-là, mais aussi des « S » de toutes les tailles, peu lui importe apparemment, avec lesquelles il suspend ses sacs au sec. Il y a aussi des « V » qui veulent voyager, des simples, détachées des voitures et des doubles tombées des wagons. Un « P », qui fait des bulles, tout un monde qui va-t-en-mer…

17h10

Celui qui ne parle pas fort, on ne sait pas non plus son nom à celui-là, enfin, c’est bien lui, il a pris la place de celui qui était immobile, mais comme il n’avait pas encore bien l’habitude, il est tombé. Il a perdu l’équilibre. En vérité, il a dû perdre patience et il a basculé dans de l’action, mais au moment de toucher l’eau, il a fait preuve d’un bel instant de survie : il s’est arrêté net. ça n’a pas duré longtemps, mais un tel pouvoir de volonté me surprend toujours. Il en profite pour regarder son reflet dans l’eau et réajuster ses vêtements assez « chiffon », voilà c’est fait, et maintenant il peut finir de tomber à l’eau, plouf, ça aussi c’est fait. Bon, passons à autre chose…

Mardi, suite, 22h00

Il y a des gens qui terminent leur repas et d’autres qui le commencent, il y en a qui n’ont pas faim et d’autres qui ne mangent pas. Il y en a … Le fil de ma pensée se relâche et mes pas ralentissent : aperçois Vent qui dort dans les branchages le long des berges. Quelle sérénité dans son sommeil, quelle douceur. On sent ses rêves rien qu’en passant, qui s’ouvrent comme des nuages et l’on y entre, les murs de la ville prennent des transparences inattendues. Comme par magie, l’intimité empilée des hommes dans leurs étages se dévoile sans pudeur : on voit tout ! on entend tout et tout ça ne mérite pas qu’il y ait tant et tant de murs entre nous. A moins de vouloir cacher qu’il nous manque une seule raison de vivre, la seule, celle que nous connaissons sans avoir besoin de l’apprendre, celle qui n’a pas besoin qu’on la nomme. Encore quelques pas, la rue tourne, les enseignes éclairent l’avenue, il manque une lettre à la phar.acie.

© Raymond Blard

TAfficher le texte