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Lundi 12 mai 2003

Lundi 12, 5H00

Vent se laisse doucement bercer par la fraîcheur de l’aube. Il sent couler sous ses paupières le flux silencieux du fleuve. Il le voit : c’est comme un long corps de satin noir, une traîne de veuve piquée d’étoiles avec des poissons oranges. Ce n’est que de l’eau, de fines particules, quelque chose qui passe et qui reste…

Quand il ouvre les yeux, la hache du jour lui tranche les pupilles, le bleu vif d’un martin pêcheur y plonge, traverse les ténèbres, irise d’un trait tous les Enfers : ça y est, la Terre tourne rond, elle est sur son axe.

Ici les hommes déchirent la nuit quand ils se lèvent. Il n’en reste que des lambeaux incertains, des morceaux d’ombre, par-ci, par-là. Les opinions enfilent leurs vestes, descendent des escaliers, tracent des chemins, toujours les mêmes, qui contournent des immeubles, évitent des regards, glissent dans les rues, montent des marches et insinuent leurs humeurs jusqu’au fond des tiroirs, jusqu’aux fonds des ateliers dans la mécanique des ordres et des exécutions. Un mouvement où rien ne bouge.

Bourgeons, fleurs, feuilles, Vent aime à s’y réfugier en regardant passer Rien qui part au travail…. Rien n’a jamais vu le vent, parce qu’il confond l’effet et la cause, comme d’autres n’ont jamais vu la Tour Eiffel ou la mer ou quoi. Rien n’a même pas faim. Il a simplement peur d’avoir faim.

Vent sait ce que c’est que d’avoir faim. Vent sait ce que c’est que le froid aussi, les intempéries. Il sait les solitudes. La gorge est sèche, le ventre serré : quand on le prend dans ses bras vers la fin de la nuit, on sent encore ses côtes, ses os, ses branches, ses cailloux, ses rives, ses déserts et c’est Vent qui vous emporte.

On résiste un peu ne croyant pas qu’il égraine les plantes de la planète, qu’il disperse les insectes, sème à tout va les bruits de la ville. C’est déjà trop tard, le pli est pris : inutile de faire de présage, il faudrait aussi oublier plus facilement, il faudrait ne pas avoir de nom, à contre courant, ne rien s’inventer d’autre qu’une traversée.

Lundi, suite : 15h50.

Eclaircie. Passe un banc de souvenirs argentés devant la femme rêveuse. Elle descend dans sa tête. Elle est bienvenue, ici.

15h55 :

Celui qui aime bien être immobile, on ne sait pas son nom, enfin, c’est celui-ci, il a disparu.

Constance : d’anciennes lettres de magasin viennent s’échouer depuis ce matin sur la grève. Elles avaient été faites dans des panneaux de bois, comme on faisait les lettres, autrefois, du temps où les hommes passaient toute leur vie à faire des montagnes de gestes du haut desquelles les maîtres prêchaient la foi universelle dans leurs valeurs. Aujourd’hui, les montagnes ont disparu, elles ont glissé sous d’autres tropiques où les corps sont si nombreux que ce sont eux, directement les uns sur les autres, qui font les montagnes. Montagnes de morts ou montagnes de vivants ? Ceux du haut, on a tendance à croire qu’ils pensent que ceux du bas ne valent pas grand-chose, quand on est en bas. Pour ceux qui sont en bas, c’est lourd une montagne, mais avec un peu de courage, à contre-courant, on peut toujours trouver plus bas que soi : quelqu’un d’enfoui, à l’intérieur, sans défense, comme un mineur : l’enfant qu’on a été, par exemple. Parfois, on peut même y voir tout un peuple, et quand un peu de notre lucidité rayonne dans ces profondeurs, on sait sans le savoir, que ça pourrait bien être un peuple à venir.

20h00

oui, je sais, inutile de faire de présage, il faudrait aussi oublier plus facilement, ne rien s’inventer d’autre qu’une traversée, laisser vivre la vie etc. , j’ai déjà lu ça quelque part… C’est ta conscience qui mord à l’hameçon… Belle prise ! Mais qu’est-ce que tu veux, tu as été appâté à l’abnégation !

22h30

Les lettres sont encore là, comme si quelqu’un les avaient déposées. Mais je les ai vues arriver : d’abord une, le « S » puis les autres sans doute échappées d’un quartier en démolition, à moins qu’elles ne viennent de plus loin, d’un village ou d’un hameau dans les plateaux, on ne sais jamais avec les fleuves. La Marne est bien un fleuve, non ? Alors c’est quoi, un fleuve ? Un cours d’eau qui est capable d’écrire le mot « constance », dans l’ordre, sans faute d’orthographe, avec des vielles lettres complètement différentes, si ce n’est pas un fleuve, alors-là je ne sais pas ce qu’il me faut ! C’est même un fleuve avec un grand Effe ! Un Fleuve qui peut nous en apprendre !

© Raymond Blard

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