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Jeudi 15 mai 2003

Jeudi 15, 03h15.

Les humains ne comprennent pas ce qu’ils n’ont pas l’habitude de voir ou d’entendre. Ils ont l’habitude de leur quartier, de leur ville, d’un morceau de paysage et de quelques visages. Mais est-ce qu’ils comprennent ce que c’est qu’un quartier, une ville ? Est-ce qu’ils comprennent comment fonctionne un visage ? Est-ce qu’ils comprennent même ce qu’il y a sous le leur ? Un paysage, ça devient quoi ? Il y a une espèce d’usine bizarre qui s’est installée sur les bords de la Marne, sur la rive gauche, du côté de Champigny. Il n’y a pas de cheminées, pas de grilles, ça ne tient pas une usine comme ça. Les ouvriers, je ne sais pas ce qu’ils font : ils récoltent des lettres qu’ils sortent de l’eau. Je ne comprends pas pourquoi ça les attire toutes ces lettres qui passent, venues d’un peu partout comme si elles fuyaient quelque chose. Il y en a , c’est clair, elles viennent du passé, de vieilles boutiques rasées au bulldozer, pour faire place à des immeubles de rapport, mais il y en a également de magasins ou d’entreprises récentes qui ne semblent pas en danger. C’est .izarre tout ça, ça me .uestionne. Je me dem.nde ce qu’.ls font, à quoi ça s.rt, et m.i, q.’est-.e que je fais là ?

Jeudi, suite, 03h40.

Toutes ces questions ne m’agitent pas très longtemps car la nuit est calme, la Marne se la coule douce, finalement tout va bien…
03h50.
Vent dort dans les branchages, près des rives, ça semble être son habitude. Moi aussi j’adore venir à cet endroit, surtout à ce moment de la nuit. Les reflets de la pleine lune gravissent des escaliers imaginaires du bord de l’eau jusque sous les feuillages. Il y a des poissons dorés et des gens rayonnant de blancheur qui montent au paradis, des animaux de ferme et des animaux sauvages tout illuminés de l’intérieur, des algues de rivière et des algues marines, des arbres de la grande forêt universelle, des petites plantes d’appartement, il y a vos images futures, la mienne et celles de tout ce qui vit sur la Terre. Ca monte, ça monte doucement mais ça monte continûment… Ca monte comme ça jusqu’au lever du jour. Je m’endors sur l’herbe, après, je ne me souviens plus…

11h00.

Une grande nappe de sacs plastiques de toutes les couleurs descend le cours du fleuve. Des marques de parfums, de chaussures, de vêtements, des grands magasins, ont trouvé-là des supports pour y poser leurs lettres et leurs signes aux irisations dignes du paradis. On en voit qui se détachent de l’ensemble, qui se démarquent et se remarquent plus que d’autres, reprenant à leur compte la diversité colorée dont sont capables tous les oiseaux, les poissons et les papillons du monde. Les gens de l’usine les capturent pour s’en faire des chapeaux, des parures et quand un sac réussi à leur échapper, qu’il retombe à l’eau, ils poussent des cris, certains même plongent.

Jeudi, suite, 23h00

Ca y est, c’est dans l’oreille, j’ai le petit son de flûte du rossignol dans mon bocal, il tourne à toute vitesse, comme la nébuleuse d’Andromède, ou de quelqu’un d’autre, je ne sais pas moi, ça m’emporte et je monte en spirale jusqu’à la cime de l’arbre, et là, là, je m’étends, je prends mon temps… Je m’étale, tout doucement je me disperse, et… fffou… je deviens le vent.

Dans mon sommeil profond, je parle avec la Marne qui écrit sa source dans les étoiles d’où naissent tous les courants. J’apprends que suis un fluide de sa famille, que nous sommes des êtres de rêves, que nos rives ne sont.

Je vois tous les courants du monde, le sang et la sève de toutes les espèces, l’eau et le vent, les laves des volcans, et le magma sous terre, ça tourne à toute vitesse comme la Voie Lactée, ou quelqu’un d’autre, je ne sais pas moi, ça m’emporte et je monte en spirale jusqu’à la cime, et là, là tout doucement, je deviens de l’espace.

© Raymond Blard

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